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Découvrir et comprendre

Séraphine de Senlis

Publié le 07/06/2011

Séraphine de Senlis

Plus qu’un engagement ou une vocation, une nécessité intérieure de peindre

 

Dans le cadre du deuxième festival du film du diocèse de Lille du 7 au 14 mai, consacré cette année au thème « être et agir : s’engager dans la société », l’auditorium du Palais des Beaux-Arts a accueilli un large public[1] lors de la projection du film « Séraphine » de Martin Provost. L’occasion de voir ou de revoir ce très beau film de lumière, de silence et de peinture.

 

A sa sortie en 2008, le film Séraphine remporta un vif succès tant auprès du public (1,2 million d’entrées) que de la critique et de la profession (sept césars, dont ceux du meilleur film et de la meilleure actrice). L’histoire hors du commun de cette domestique née dans l’Oise en 1864, devenue une peintre célèbre avant d’être oubliée de tous dans un asile à partir de 1932 et enterrée dans la fosse commune après sa mort en 1942, présente deux figures d’engagement au service de l’art et de la beauté : celle de l’artiste et celle du mécène.

 

« Séraphine, tu dois te mettre à dessiner ! »

Séraphine Louis est entrée en peinture comme on entre en religion : en recevant un appel. « Séraphine, tu dois te mettre à dessiner ! » : tout a commencé par cet ordre, impératif, de la Vierge Marie ou de son ange gardien, selon les versions. Rappelons qu’auparavant, Séraphine avait été domestique pendant 20 ans dans un couvent de Clermont-de-l’Oise. De cette période, elle avait conservé une empreinte religieuse forte. Elle peignait en chantant des cantiques qu’elle avait entendus, et en se laissant guider par des voix intérieures, celles des anges ou de la Vierge.

Son prénom la prédestinait déjà à un engagement particulier : dans la hiérarchie céleste, les Séraphins, dont le nom signifie « les embrasés », sont les anges les plus proches de Dieu, les plus zélés à Le servir et à intercéder pour les hommes auprès de Lui.

Cette position particulière de Séraphine, entre ciel et terre, interroge sur le rôle de l’art et de l’artiste dans la société. Celui-ci n’est-il pas appelé à montrer l’invisible, pour nos yeux qui ne savent pas voir au-delà du réel ?

 

Des chrétiens engagés dans l’art… ou des artistes au service du message chrétien…

D’ailleurs, beaucoup de chrétiens sont engagés dans l’art. Est-ce là une coïncidence, entre deux vocations destinées toutes deux, peut-être, à dire quelque chose de la Beauté de Dieu ? Dans le diocèse de Lille, il existe une aumônerie des artistes[2] au sein de laquelle se réunissent des peintres chrétiens pour exposer leurs œuvres et en discuter. Lille possède également un Centre d’art sacré contemporain. L’exposition permanente d’œuvres sur le thème de la Passion, dans la partie moderne de la crypte de Notre-Dame de la Treille, témoigne également du lien entre inspiration artistique et inspiration religieuse, au-delà de la croyance des artistes. A ce sujet, on peut rappeler la position du Père Couturier, figure de proue du renouveau de l’art sacré en France dans les années 50, qui disait préférer faire appel à des génies artistiques non chrétiens plutôt qu’à des chrétiens sans talent…

 

Habiter poétiquement le monde

Dans le cas de Séraphine, sans doute cette artiste apporte-t-elle au monde ce qui lui manque : la poésie, la couleur, une vision céleste où tout est profusion, jaillissement, beauté et harmonie. Son expérience de peintre transparaît à travers la manière poétique dont le film est construit. Celui-ci est composé d’une succession de tableaux enchaînés par des fondus au noir. Chaque tableau cinématographique accorde une large place à la nature, aux plans rapprochés, au silence parfois habité par le son d’une viole de gambe lancinante, pour favoriser la contemplation de cette vie entièrement vouée à l’art et de cette œuvre picturale qui suscite tant d’émerveillement.

D’ailleurs l’œuvre de Séraphine, à la beauté incandescente, ne cesse de poser question : est-elle inspirée par Dieu, comme le prétend l’artiste et comme son talent spontané le donne à penser ? Ou son inspiration vient-elle du diable, comme le suggère une des admiratrices de ses tableaux dans le film ? Une autre hypothèse possible serait que la peinture de Séraphine, plus qu’un engagement ou une vocation, soit issue d’une nécessité intérieure liée à sa fragilité mentale, pour ne pas sombrer dans la folie. Comme si Séraphine, à l’image de Dieu au début du Livre de la Genèse, avait organisé le chaos pour donner naissance à la création. Un chaos intérieur transfiguré en œuvre d’art, mais qui finira malgré tout par avoir raison d’elle...

 

 

Un mécène au service d’un art d’avant-garde

Séraphineest aussi l’histoire d’un autre engagement : celui du mécène allemand Wilhelm Uhde (1874-1947). Jusqu’où peut s’engager un mécène au service d’un artiste qu’il prend sous sa coupe, et dont le comportement finit par poser problème à la société ? A deux reprises, pour des raisons historiques, Wilhem Uhde dût renoncer à aider Séraphine financièrement (durant la première guerre mondiale et suite à la crise de 1929). Séraphine prit cela pour un abandon, elle qui déjà s’était retrouvée orpheline à 7 ans et vécut longtemps recluse dans une petite chambre sombre et mansardée de Senlis. Ce sentiment d’abandon accéléra sans doute son basculement dans la folie.

 

Suite à la projection du film, une spectatrice faisait remarquer le décalage entre le parti-pris du réalisateur Martin Provost, qui présente le mécène comme une figure d’humanité, rendant visite à Séraphine à l’asile et contribuant à améliorer son quotidien grâce à l’argent issu de la vente de ses toiles, et la réalité où elle fut oubliée de tous. Se pose alors la question du véritable engagement de ce célèbre marchand d’art, par simple intérêt ou aussi par humanité. D’autant plus que Wilhelm Uhde, dans un de ses écrits, fit mourir Séraphine en 1934 alors qu’elle disparut seulement en 1942.

 

Il n’en demeure pas moins que Wilhem Uhde reste un célèbre collectionneur et critique engagé en faveur d’un art nouveau, non académique, celui de Braque, Picasso, du Douanier Rousseau ou de Séraphine de Senlis, pour ne citer qu’eux. Il fut à la pointe de l’avant garde et sa démarche s’inscrit dans l’un des courants forts de l’art depuis la fin du XIXesiècle, qui remise les dogmes de l’art savant au profit de cultures « autres », exotiques ou populaires. Il défend un "génie du coeur et de l'intuition", éloigné "du talent de la raison et de l'intelligence".

 

 

Vers une troisième figure d’engagement…

La prestation époustouflante de Yolande Moreau, plus vraie que nature en Séraphine de Senlis, contribua à mieux faire connaître et aimer ce génie de la peinture auprès du grand public. Au-delà du peintre et du mécène se dégage donc une autre figure d’engagement, celle de l’actrice au service de son personnage. A la question : Ce film vous a-t-il conduit à vous interroger sur votre propre vie artistique ?, Yolande Moreau répondait en 2008 : Oui, car ce destin particulier interroge sur l'engagement total. Séraphine livre son âme, elle ne vit que pour sa peinture. Le film pose la question de l'engagement artistique. Jusqu'où ?.[3] La même année, l’actrice confiait l’un de ses secrets : Quelquefois, pendant le tournage, quand je sentais que lepersonnage m’échappait, qu’il me semblait que je « fabriquais » au lieu de « vivre », je lui parlais tout bas… je lui demandais de rester avec moi… Moi qui ne suis pas mystique, je me suis bien gardée de le dire aux autres… Le voyage en Séraphine était comme une quête de soi, de notre rapport au monde, à la nature et au divin… 

 

Valérie Buisine, assistante doctorante à l’Université catholique de Lille

A voir :

- le film « Séraphine » de Martin Provost (2008), disponible en DVD

- les toiles originales de Séraphine :

certaines sont actuellement exposées au musée de la Vénerie à Senlis (place du Parvis Notre-Dame, 03 44 32 00 81), en attendant la réouverture du musée d’art et d’archéologie, fermé pour travaux (réouverture prévue début 2012). Pour plus de renseignements : http://www.musees-senlis.fr/Exposition/seraphine-louis-et-les-primitifs-modernes.html

Le Lille métropole Musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut (Villeneuve d’Ascq) possède 2 toiles de Séraphine, dont une exposée.

Le Musée Maillol – Fondation Dina Vierny à Paris possède plusieurs tableaux non exposés actuellement.

Enfin, certaines œuvres de la collection du Museum Charlotte Zander, Bönnigheim (Allemagne) sont exposées jusqu’au 26 août 2011 à la Halle Saint Pierre à Paris, dans le cadre de l’exposition « Sous le vent de l’art brut » (2 rue Ronsard, 75018 Paris, 01 42 58 72 89).

 

A lire :

- François Cloarec, Séraphine : la vie rêvée de Séraphine de Senlis, Phébus, Paris, 2008, 172 p., 8 pages de planches illustrées.

- Alain Vircondelet, Séraphine de Senlis, Albin Michel, coll. « Une Vie », Paris, 1986, 217 p., 8 pages de planches illustrées.

- Catalogue de l'exposition Séraphine de Senlis, présentée à Paris, du 1er octobre 2008 au 5 janvier 2009, par la Fondation Dina Vierny et le Musée Maillol, avec la collaboration de la ville de Senlis. Editions Gallimard, Fondation Dina Vierny et Musée Maillol, Paris, 2008, 55 p. Textes de Bertrand Lorquin, Wilhelm Uhde et Jean-Louis Derenne.



[1] Environ 70 personnes

[2] L’aumônerie des artistes se réunit sur le site de la chapelle sainte Thérèse de l’Enfant Jésus à Hem, dont les vitraux ont été réalisés par l’artiste Alfred Manessier, dans les années 1950.

[3] Interview dans La Croix du 1er oct. 2008.


Tags: art  
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