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Découvrir et comprendre

Les yeux s’ouvrent enfin sur le calvaire des chrétiens du Proche-Orient

Publié le 17/02/2011

Les yeux s’ouvrent enfin sur le calvaire des chrétiens du Proche-Orient

Ledimanche 31 octobre 2010, une prise d’otages d’emblée sanglante, suivie d’une intervention des forces armées dans l’église syrienne catholique Notre-Dame-du-Perpétuel-Secours à Bagdad s’est soldée par un massacre : 58 morts dont deux prêtres, des femmes et des enfants, 67 blessés.

Dix jours plus tôt, s’était achevé à Rome le synode des évêques catholiques du Moyen-Orient, qui aurait dû braquer l’attention des grands médias internationaux sur la situation angoissante des chrétiens de la région. En la matière, les terroristes ont été autrement efficaces. Plus que les échos à vrai dire assez confidentiels du grand ballet de soutanes, de mitres et de tiares orchestré au Vatican, le sang innocent de ces chrétiens d’Irak fauchés en pleine prière force le monde entier à enfin ouvrir les yeux devant le calvaire de ces femmes et hommes de paix qui veulent rester témoins de l’Évangile d’Amour au cœur d’un islam déboussolé. Pour la première fois, la souffrance des chrétiens d’Orient mobilise les cœurs et suscite un vaste mouvement d’indignation. Mais cette levée de boucliers ne paraît pas en mesure d’empêcher les violences : plusieurs autres attentats ont frappé les chrétiens irakiens ces dernières semaines, tandis que la veille du jour de l’an un attentat à la voiture piégée devant une église d’Alexandrie en Égypte a fait 21 morts et 97 blessés, générant chez les chrétiens coptes une ulcération qui fait craindre un engrenage délétère de heurts interconfessionnels.

Se garder d’incriminer tout l’Islam ou tous les musulmans

Il ne faut pas, pour autant, céder à la tentation d’incriminer l’islam en tant que tel, et encore moins l’ensemble des musulmans. Des gestes forts de solidarité ont été posés par des musulmans irakiens ou égyptiens à l’endroit de leurs concitoyens chrétiens. Ce drame n’est pas un épisode d’une grande guerre planétaire qui opposerait l’islam à la chrétienté. Les victimes de Bagdad et d’Alexandrie sont les martyrs d’un combat où chrétiens et musulmans ont ensemble à lutter contre un islamisme dévoyé. Ceux qui se prétendent les guerriers d’Allah trahissent le Dieu dont ils prévalent, Lui qu’on appelle en arabe al-Rahmân, al-Rahîm, le Miséricordieux, le Compatissant. Le Coran les condamne sans appel : « Quiconque a tué un homme qui lui-même n’a pas tué, ou qui n’a pas commis de violence sur terre, est considéré comme s’il avait tué tous les hommes » (Coran V.32).

Une violence née du chaos et qui pousse inexorablement à l’exode

Si des criminels ont pu s’infiltrer en Irak et perpétrer leur répugnant forfait au cœur de sa capitale, c’est parce que ce malheureux pays, qu’on disait hier en voie de stabilisation, reste désespérément en proie au chaos et à la guerre fratricide que se livrent sunnites et chiites, Arabes, Kurdes et Turcomans pour le contrôle du pouvoir et des richesses pétrolières. La violence demeure quotidienne et c’est le sang de tous qui coule. Deux jours après l’attentat contre les chrétiens, plus de 70 chiites perdaient aussi la vie à la suite d’explosions ayant secoué Bagdad.

Les chrétiens d’Irak ont payé un tribut très lourd à l’histoire récente de leur pays. Innombrables sont leurs jeunes gars tombés au front pour leur patrie lors de la guerre Iran-Irak, de 1979 à 1988. Innombrables aussi les chrétiens parmi le million de morts qu’a faits le criminel embargo décrété par l’ONU entre 1991 et 2003. Les enfants chrétiens ne furent pas plus épargnés que les autres par le manque de nourriture et de médicaments. Et depuis l’invasion américaine, c’est, selon les mots de Mgr Louis Sako, l’archevêque chaldéen de Kirkouk, « l’enfer sur terre » pour les chrétiens comme pour tous les Irakiens…

D’un peu moins d’un million qu’ils étaient encore sous la férule de Saddam, les chrétiens irakiens ont chuté à environ 400.000 aujourd’hui. L’hémorragie est encore plus significative à Bagdad, où de 500.000 ils sont passés à 150.000. Déjà, le mouvement connaît une accélération à la suite du carnage de la Toussaint.

La communauté internationale semble enfin prendre conscience de l’enjeu que représente l’exode des chrétiens hors d’un Orient qui, lorsqu’ils auront disparu, deviendra un espace exclusivement musulman, amnésique de cette convivialité plurireligieuse traditionnelle qui a toujours prévalu dans le passé. La France a accueilli des dizaines de rescapés de l’attentat de Bagdad. Geste généreux et d’une réelle utilité immédiate. Paris veut aller plus loin et accorder un asile accru aux réfugiés irakiens chrétiens. C’est plus contestable. Des évêques irakiens émettent la crainte que cette offre d’hospitalité favorise la fuite des chrétiens et fragilise la position de ceux qui restent. J’aurais tendance à abonder dans ce sens, mais en ai-je simplement le droit ? Ce n’est pas moi qui risque de me faire déchiqueter à tout moment par une bombe ou de me faire égorger par un islamiste.

Vers un Proche-Orient sans chrétiens ? Une solution finale planifiée ?

La boucherie de Bagdad procède-t-elle d’une stratégie de grande ampleur, d’une sorte de solution finale dont le déclenchement aurait été précipité, selon d’aucuns, par le synode romain ? À l’appel lancé à Rome : « Tiens bon petit troupeau, reste en ton Orient natal témoin de l’Évangile dans la communion de l’Église », répondrait de la part des islamistes un ordre définitif d’expulsion. Les agresseurs ont promis que l’assaut contre l’église de Bagdad n’était que le « début du déluge ». Les attentats subséquents en Irak et contre les Coptes d’Égypte semblent hélas confirmer la menace. « Ils ont lancé la chasse aux chrétiens », affirme le patriarche chaldéen Emmanuel III Delly.

Une intolérance haineuse consubstantielle à l’islam ?

« Ils nous chassent du pays, ils ne nous veulent plus ici. C’est un désastre. Pourquoi toute cette haine ? », se désolait un jeune Bagdadi chrétien. La propension est grande à voir dans la nature même de l’islam l’origine de toute cette violence, de toute cette volonté d’éradiquer des chrétiens. En vérité, l’islam, au cours de son histoire, n’a été ni plus ni moins générateur de violence que le christianisme ou d’autres religions. Il ne faut pas lui refuser la possibilité d’évoluer comme l’a fait récemment l’Église catholique vers une compréhension plus pacifique et ouverte de sa mission dans le monde. Beaucoup de penseurs musulmans, hélas trop ignorés des médias, y travaillent. Les chrétiens d’Orient peuvent contribuer, par leur présence et leur témoignage, à cette évolution. Ils sont naturellement artisans de paix et de modernité. À l’image des moines de Tibhirine et de leur message d’amour absolu si magnifiquement traduit par le film Des hommes et des dieux, la vocation des chrétiens d’Orient est d’aimer les musulmans envers et contre tout, malgré l’islamisme meurtrier. « Aimer ses ennemis », voilà l’idéal auquel invite le christianisme et qui lui est vraiment propre (Luc 6, 27-38). Même si l’on comprend que ce soit pour eux particulièrement difficile, c’est à ce sommet d’humanité que sont appelés les chrétiens du monde arabe. Du moins si on leur permet de rester dans leurs terres ancestrales. Les forces qui veulent aujourd’hui les en déloger par la terreur sont en fait les pires ennemies de l’islam, qu’elles entendent condamner à un raidissement rétrograde et potentiellement mortel.

Il nous faut des prophètes de paix au sein de l’islam

Plusieurs voix importantes de l’islam et du monde arabe en sont sans doute conscientes, qui ont dénoncé sans détour les tueries de Bagdad et d’Alexandrie. Tout de même, on aimerait que ces condamnations aient plus de relief. Comme elles manquent de puissance et de conviction ! À en croire qu’elles ne sont que de convenance… On voudrait tant que se lèvent, dans le monde musulman, des personnalités reconnues qui en appelleraient à un islam résolument ouvert à la fraternité, à l’esprit de paix et de justice universel, à la concorde entre les religions et les cultures. Ou, plus banalement, que s’expriment avec vigueur les millions de musulmans de la majorité dite, faute de mieux, « modérée », qui devraient aider à arrêter le bras assassin des fanatiques. Puissent la tragédie irakienne, la fitna fratricide où s’entretuent chiites et sunnites, les tueries de chrétiens à Bagdad ou en Égypte, aviver leurs consciences et leur donner le courage d’une résistance prophétique à l’islam barbare.

 
Christian Cannuyer, Faculté de Théologie Directeur de Solidarité-Orient (Belgique)

 

www.orient-oosten.org


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