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Découvrir et comprendre

Alfred Manessier ou le réenchantement du monde par l’art

Publié le 17/02/2011

Alfred Manessier

ou le réenchantement du monde par l’art

L’année 2011 marque le centenaire de la naissance du peintre Alfred Manessier (1911-1993). L’occasion de (re)découvrir cette figure majeure de l’art du XXe siècle qui œuvra notamment dans le Nord de la France[1]. L’occasion surtout de voir combien un art porteur de sens peut contribuer à réenchanter le monde par un festival de couleurs et de formes.

 

« Notre chapelle a un succès invraisemblable (…). Il y règne pendant les offices une atmosphère de recueillement rarement atteinte ». Ainsi Philippe Leclercq, commanditaire de la chapelle Sainte-Thérése à Hem, évoque-t-il ce lieu dans une lettre adressée à son ami Alfred Manessier, qui en a conçu les vitraux en pavés de verre multicolores. Ces derniers prennent place dans une œuvre qui ne comprend pas moins de deux cents ensembles de vitraux, en France et à l’étranger. En 1948, Manessier fut d’ailleurs le premier à introduire des vitraux non figuratifs dans un édifice religieux ancien, dans la petite église des Bréseux (Doubs). Ce qui ne manqua pas de faire scandale à l’époque, tant auprès des fidèles que du clergé, peu habitués à l’art moderne. Manessier devint ainsi l’un des principaux artisans du Renouveau de l’art sacré en France après la Seconde Guerre mondiale.

 

 « Je suis peintre, par ailleurs je suis croyant »

L’inspiration religieuse apparaît chez Manessier suite à sa conversion soudaine et inattendue en septembre 1943, à la Trappe de Soligny. Dès lors, la lumière et la couleur de ses toiles - et plus tard de ses vitraux - seront les témoins d’une vie de foi et d’engagement.

Mais avant d’être un homme de foi et d’engagement, Manessier se voulait d’abord peintre, exprimant sa vérité à travers la matérialité de la toile, des pinceaux et de la palette colorée. « Je ne crois pas que l’univers du peintre constitue un monde à part qui puisse se définir isolément du monde naturel, du monde poétique ou du monde spirituel. Entre toutes ces formes de l’expérience humaine, quelque chose circule, qui en assure la profonde unité. C’est ce quelque chose, cette circulation, que je m’efforce de faire apparaître ».

Sa puissance créatrice, Manessier la puisa essentiellement dans son amour de la matière, dans la résonance des éléments, dans son dialogue incessant avec la nature : « Lire dans la lumière, les chants, les arbres, les pierres, cette joie, cet amour qui m’habite ». Cette source d’émotions prit racine en lui dès sa prime enfance, au contact des paysages de la baie de Somme, « symphonie sublime d’échanges et de rapports entre ciels, sables et eau ».

Sa puissance créatrice, Manessier la puisa également dans l’émoi suscité par tous les drames humains qui jalonnèrent le XXe siècle. Ils donnèrent naissance à des toiles violentes et graves, pourtant remplies d’une lumière picturale qui sont le signe d’une espérance toujours possible (Hommage à Martin Luther King, Viêtnam-Viêtnam, L’otage, Favellas...).

« J’ai profondément ressenti le lien cosmique…»

L’œuvre de Manessier, qui peut nous sembler complexe dans sa grande variété d’inspiration, trouve son unité dans la vision du monde qui lui fut révélée à la Trappe de Soligny en 1943 : celle d’un monde où le sacré et le profane s’harmonisent. « J’ai profondément ressenti le lien cosmique entre ce chant sacré [celui des moines]et cette nature tout autour (…). Je sentais, à les entendre, combien notre monde laïque a besoin de retrouver le sens du sacré ».

Ainsi le Christ selon Manessier est-il d’abord celui de l’Évangile, un homme vivant parmi les hommes, arpentant les mêmes chemins qu’eux, les accompagnant dans leur quotidien, partageant leurs deuils et leurs fêtes, et parlant souvent en paraboles inspirées par la nature (les blés jetés en terre, les oiseaux des champs...). De nombreux titres témoignent de cette inspiration conjointe entre la nature et le religieux : Magnificat des moissons, Alleluia des champs. Les fruits de la terre et du travail de l’homme, comme les œuvres de Manessier, sont symboles d’une offrande à Dieu, d’un pont constamment dressé par l’homme entre le ciel et la terre.

 Magnificat des moissons, Alleluia des champs© V. Buisine

 

L’art de Manessier peut ainsi être lu comme une assomption de la réalité naturelle. Dans un monde moderne souvent perçu comme désenchanté, il laisse vibrer au rythme des couleurs le son d’une voix qui appelle à vivre, à aimer, à s’émerveiller. Manessier fait partie de ces peintres dont l’œuvre colorée et chatoyante, aux accents de gravité, contribue à réenchanter notre quotidien en faisant chanter l’âme humaine.

Pour en savoir plus : consulter le site internet « alfredmanessier.free.fr »

 

Valérie Buisine,

Faculté de théologie

 

 

Le réenchantement du monde par l’art : en écho au constat du « désenchantement du monde » par le sociologue Max Weber (1864-1920). L'effacement de la croyance en l'action de Dieu dans le monde entraîne une perte de sens et de repères pour l'homme moderne.

 



[1]A visiter la chapelle Sainte-Thérèse de l’Enfant-Jésus, rue de Croix à Hem. Contact : 03 20 81 05 94. A voir, également, les vitraux de l’église Saint-Sépulcre à Abbeville (Somme). Contact : 03 22 24 27 92.


Tags: art  
2 commentaires sur Alfred Manessier ou le réenchantement du monde par l’art
etienne faict dit :
Quelle belle présentation de Manessier et des inspirations de son travail artistique. Pour commémorer ce centenaire, la paroisse d'Abbeville invite Sabine de Lavergne, diplômée de l'Ecole du Louvre, docteur en théologie, auteur d'un remarquable ouvrage au titre exlicite "Manessier, une aventure avec Dieu", qui nous fera une visite commentée des vitraux de l'église St-Sépulcre vendredi 10 juin 2011 de 20 h à 21h. Séance de dédicace de son livre vendu par la paroisse à 18h à l'office de tourisme.
Publié le 30/05/2011 23:19:00
etienne faict dit :
COMMEMORATION DU CENTENAIRE DE LA NAISSANCE D’ALFRED MANESSIER Depuis le printemps 2010, la paroisse St-Wulfran-en-Ponthieu ( qui couvre les territoires d’Abbeville et des communes limitrophes ) se prépare à commémorer le centenaire de la naissance de Manessier. L’œuvre qu’il a léguée à Abbeville dans l’église St-Sépulcre, son chef d’œuvre de l’art du vitrail, un des programmes de création de vitraux les plus importants du XXème siècle, mérite que l’on célèbre cet anniversaire. Et les chrétiens de la paroisse ne sont pas insensibles à ce legs. Que dit Manessier sur son œuvre, lors d’une conversation avec Pierre Encrevé, en avril 1986 ? « Les vitraux sont une méditation du St-Sépulcre. On a prêché sur le lieu de cette église la première croisade. Les musulmans ont d’abord appelé les chrétiens les « adorateurs de cadavre ». Mon effort dans cette création est de montrer qu’il y a un contresens dans la volonté des croisés de « libérer » le St-Sépulcre. Le St-Sépulcre est une nécessitéde passage dans la passion du Christ. Je me suis arrangé dans le développement du plan pour donner une réponse liturgique à la question du St-Sépulcre. Face à la grande verrière (à gauche de la nef) qui exprimera la nuit du Samedi Saint, une verrière symétrique à droite évoquera en réponse à la nuit, à la mort, la promesse faite par Jésus le jeudi au moment du partage du vin et du pain, de la venue de l’Esprit Saint le jour de la Pentecôte . La réponse précède, puisque c’est dès avant la passion et la mort du corps, déposé au sépulcre, que Jésus annonça l’envoi de son Esprit. En quelque sorte, l’église d’Abbeville sera cette annonce de la Pentecôte, prémonitoire. Le vitrail sera presque le même que celui du chœur de Brême, qui suggère la Pentecôte, mais sans le vent violent qui emplit toute la maison : une lumière qui pénètre tout le vitrail et descend jusqu’en bas mais statiquement. La réponse au sépulcre, on ne l’a pas complètement au chœur, au petit matin de Pâques, mais avant même la mort, le Jeudi Saint. C’est toute cette théologie de la vie sublimée par ce passage de la mort et ce retour à la vie, à la vie de l’Esprit, qui est pour moi le thème de l’ensemble des futurs vitraux d’Abbeville qui vient conjurer le St-Sépulcre de mon enfance. Mais Alfred Manessier ne veut pas faire de l’église du St-Sépulcre l’église de la mort, ses compositions dramatiques s’équilibrent et se transforment en un univers de paix et en un véritable « hymne à la joie, à la vie, et à la lumière ». La tristesse et le drame se tournent vers la Bonne Nouvelle, la souffrance devient joie et la mort devient vie. Je ne suis pas théologien, ni prêtre, ni pasteur. Mais il y a toute une dialectique de la couleur ; je ne veux pas être seulement le peintre de la mort du Christ et de la passion. Je suis aussi le peintre des alléluia. Quelles que soient les vicissitudes de la vie, nous devons aboutir à cette joie non seulement de Pâques mais aussi de la Pentecôte, qui est la présence du St-Esprit. Ce sera sans doute mon dernier grand ensemble de vitraux. Et là je ferme ma liturgie. » 7 ans plus tard, c’était l’inauguration de l’ensemble des vitraux de St-Sépulcre le jour de la Pentecôte 1993. Alfred Manessier terminait son discours en proclamant : « Alleluia ! Alleluia ! Alleluia ! ». 2 mois plus tard, il nous quittait brutalement à la suite d’un accident de voiture. Ce vendredi de la Pentecôte, le 10 juin prochain, la paroisse est heureuse d’accueillir à Abbeville Sabine de Lavergne, diplômée de l’Ecole du Louvre, docteur en théologie, pour une visite commentée des vitraux de l’église St-Sépulcre de 20h à 21h. Cette visite unique et exceptionnelle est ouverte à tous et gratuite. L’horaire inhabituel de la visite, peu avant le crépuscule, nous fera découvrir les vitraux sous des couleurs extraordinaires. Un moment unique à ne pas manquer pour toutes les personnes sensibles à l’art de Manessier. Sabine de Lavergne est l’auteur d’un ouvrage remarquable au titre explicite : Alfred Manessier, une aventure avec Dieu, essai sur les messages spirituels du peintre, préfacé par Camille Bourniquel, le plus beau livre édité par les Editions Siloë, malheureusement plus disponible en librairie. Ce livre est mis en vente par la paroisse au prix de 20€. Une séance de dédicaces par l’auteur se déroulera de 18h à 19h à l’Office de Tourisme. La paroisse est heureuse d’organiser cet événement et de vous y accueillir. Etienne FAICT Président de la commission culturelle de la paroisse St-Wulfran-en-Ponthieu 06 82 95 58 00
Publié le 30/05/2011 23:33:00

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